19 juin 1767
Bois de la Ténazeyre, près de Desges - Auvergne
_____Mes yeux s'ouvrirent lentement sur la majesté des arbres du mont Mouchet.
Lovée sur un tapis de mousse épargné par les pluies de la veille, j'attendais, immobile, que les chiens du marquis d'Apcher s'éloignassent. Toute la matinée, leurs aboiements rauques et langoureux n'avaient cessé de retentir dans toute la foret et, durant tout ce temps, je n'avais pas bougé. Les doigts noueux et tordus d'un bouleau glanduleux emmêlé dans ma chevelure m'affligeaient de terribles tiraillements ; et pourtant, je ne bronchais pas.
_____Maintenant que j'étais seule, je pouvais réellement réfléchir sur les évènements de la nuit dernière. Tout s'était passé si vite. La pauvre jeune fille qui avait croisé notre chemin ne reposerait jamais en paie. Sa dépouille avait été très vite découverte. La gorge en sang, éventrée, les viscères éparpillés sur les dalles de marbre blanc de la paroisse de Desges, nous avions laissé son corps inerte, sans aucun remord. _____Disparaissant plus vite que notre ombre, j'avais cependant entendu les paroles éplorées d'une femme. Jeanne Bastide, dix-neuf ans, venue prier le jour précédant son mariage : telle fut notre victime.
Tandis que nous prenions la fuite, des hommes armés de mousquets tirèrent dans notre direction. Mais les faveurs de la nuit nous furent bienveillantes et, en quittant le petit village de Lesbinières, je promis à mon compagnon de me cacher jusqu'au matin, et de ne pas me montrer tant qu'il ne serait pas revenu.
_____A présent, quatre heures sonnaient dans le lointain et la quiétude des lieux était enfin revenue.
Esquissant un mouvement lent et appliqué, je dénouai enfin les torrents de chevelure brune qui s'écoulait entre les branches. Je fixai mes grands yeux bleues sur un carrefour de chemins que l'on appelait par ici la « sogne » d'Auvers. Et enfin mon aimé apparu !
Me redressant, je fis le tour du grand chêne pour le rejoindre.
_____Un coup de tempête ! Détonation soudaine comme venue de nulle part, elle avait précédé le cours furtif d'un sifflement trop bien connu.
_____Mon compagnon s'écroula. Ses yeux intenses fixé sur moi, je restais, paralysée, à le regarder gémir sur le sol. Puis soudain les aboiements reprirent. De l'autre bout du sentier, la meute hurlante de greffiers se jeta sur lui, ne lui laissant, pour autre répit, que la souffrance et le trépas.
_____Son cadavre emporté, je me retrouvai de nouveau seule...
_____Nous n'étions pas des saints... mais des meurtriers. Notre sauvagerie avait été incontrôlable, je dirais même dévastatrice.
_____Et portant je me souviendrais toujours de ce que nous vécûmes, dans les territoires effrayants du Gévaudan.